La Princesse de Clèves

Mme de Lafayette, 1678

Les études médiévistes ont fleuri dans la recherche universitaire française, pendant l’Occupation. Une façon de s’écarter des questions qui fâchent et se placer à l’abri. Ouvrons donc, dans ces temps purulents, le parapluie rassurant de ce classique du 17e siècle.

Mme de Lafayette pratique une prudente distanciation historique elle-même en situant son récit quelques générations en arrière. Mais elle parle de son temps, explore les ressorts intimes de cette sublime tension que le dix-septième littéraire ne cessa d’explorer, entre les exigences d’un ordre moral sévère et les puissances de la passion amoureuse. Glissons-nous dans la bulle esthétique de ce chef d’oeuvre, étirons jusqu’à nous la matière universelle de sa beauté.

La société que décrit Mme de Lafayette n’est pas si éloignée de la nôtre. L’individu y vit constamment exposé aux regards, jaugé, moqué, envié ou adulé, contraint de se présenter régulièrement sur la scène des représentations sous peine de mort sociale imminente. Le rythme de la succession des grâces et disgrâces est effréné. Elles se font et se défont sur un mot, une rumeur, un défaut de calcul ou de courtoisie. Dans ce monde le masque social – indispensable et soigneuse construction – vaut identité.

L’intimité semble un refuge inaccessible, où l’extérieur s’immisce. Le lit-même est un endroit social qu’on visite. Où il faut jouer la comédie du malade, si on a cherché là le moyen de se faire porter pâle. C’est dans le secret de son « cabinet » seul que Mme de Clèves trouve le lieu où s’adonner aux émotions interdites. Lieu-soupape où contempler un portrait de l’être aimé, où s’abandonner à soi-même.

Illusoire répit. Car c’est de cet espace protégé, mais ouvert sur le jardin, que Mme de Clèves livre involontairement la partie la plus intime d’elle-même au regard de l’amant qui épie, précipitant le drame. Nul refuge, nulle échappée dans un monde sans angle mort.

Traqués nous-mêmes dans le moindre de nos actes intimes, cernés d’outils intrusifs qui réduisent comme peau de chagrin nos espaces réellement intimes, nous avons le sentiment d’être plus libres que Mme de Clèves quand elle fait ce choix, prisonnière des exigences de son siècle.

Mais cette princesse ne se soumet pas à un ordre moral qui lui serait extérieur. Elle se place au dessus en allant au delà de ses attentes (nul ne lui demande ce sacrifice, ni Dieu ni les hommes). Elle ne se plie pas davantage aux forces volatiles de l’amour. Ni aux usages, ni même à la prudence, en usant avec son mari d’un langage de vérité qu’il ne peut soutenir. Les motivations qu’elle expose sont complexes, mêlées de considérations morales et amoureuses qui peuvent relever pour partie de la coquetterie. On pourrait douter de leur pertinence. Y voir une fuite, une dérobade. Elles habillent un choix fondamental, celui de conquérir cette liberté irréductible, par la possession entière de soi, la maîtrise de son espace intime où nul, pas même l’homme qu’elle aime, ne doit pénétrer.

A la fin du roman, elle peut le prétendre : elle s’appartient.

Mais refermons le parapluie. Et retrouvons le siècle tonitruant.

Clandestine

Hervé Bougel

Publié aux éditions du Réalgar – 2020

Le texte est court, serré par un poing qui le tiendrait au coeur.

Dans le poing, une émotion secrète, contenue, trou noir qui aspire la chair du texte, n’en laisse que les nerfs tendus. C’est une voix fêlée qui vibre et s’immisce, cherche son chemin dans la faille d’un mur. Onde empêchée.

Une quête intime conduit le narrateur loin de chez lui, auprès d’un père, d’une mère, tourmentés par un deuil, celui de leur fille suicidée quelques années plus tôt. On saisit d’abord mal le motif de cette visite. Elle génère un malaise où tient l’atmosphère du récit : le narrateur se sent-il responsable ? Pense-t-il qu’il aurait dû la sauver ? Est-ce un pardon qu’il vient chercher ? Cherche-t-il le partage d’un désarroi ? A-t-il seulement besoin de comprendre ?

Deuils impossibles, celui du suicide, celui de l’enfant, celui du mort que, peut-être, on aurait pu garder vivant. Le narrateur se remémore, remonte le fil de l’histoire, sa rencontre avec la jeune femme, les premiers signes de son départ, marche aux contours des douleurs, la sienne, celle du père, de la mère – et celle, mystérieuse, insondable, de la jeune femme. Il y pose des mots prudents, recueille ceux qu’on lui donne, parcimonieux. Pudiques échanges, presque du silence, tournant autour de l’impensable.

On attend. Que s’ouvre ce poing. Que s’écoule à nouveau le souffle retenu.

Les trente-neuf marches

John Buchan – 1915

Editions De Vecchi 2017

Plaisir du roman à langue efficace, entièrement soumise aux tours et détours du récit. On lit comme on galoperait, lâchant la bride à sa monture, goûtant l’air frais de l’Ecosse, traversant ces paysages minutieusement évoqués mais sans lourdeur, sans perdre le rythme. On se laisse emporter, confiant dans l’art du narrateur.

Paysages essentiels. Cette histoire ne pouvait se dérouler que là, dans cette lande rude, aussi belle qu’inhospitalière, sans autre lieu de refuge que des maisons isolées où nichent, dans des conforts parfois sommaires, toujours irrésistibles, des individus frustres ou raffinés. Au premier coup d’oeil – question de vie ou de mort – il faut juger s’ils sont amis, ennemis. Tout livrer ou tout dissimuler.

La version filmée proposée par Alfred Hitchcock en 1935 semble bien fade. Il ne manque pourtant rien de l’action, du rythme, du suspens, dans ce récit pimenté par l’humour du maître. Et la présence de personnages féminins essentiels qui creusent le récit de profondeurs plus intimes.

Il manque dans le film l’odeur, l’herbe, la tourbe, l’humidité, le froid, le paysage à perte de vue, déployé ici, redéployé là, ses ciels changeants où tourne sans relâche l’avion qui vous pourchasse. L’art du romancier se trouve là, dans la description précise, exacte d’un environnement qu’il aime et connaît par cœur, de l’atmosphère qu’il suscite, biotope narratif exploré par le protagoniste comme le joueur dans ces jeux vidéo de plateforme, nouvelle forme d’entrée dans la fiction, qui ne fait qu’actualiser ses éternels ressorts.

Le roman, publié en 1915, porte en lui l’angoisse de son époque, incertitudes, insécurités, désir de se replier dans des havres personnels, désirs de confiance et d’amitié. Mais aussi affirmation d’une identité nationale dont on cherche à éprouver la nature. Et volonté d’en découdre. Un roman inquiet qui résonne curieusement dans les landes effrayantes que nous traversons aujourd’hui à ciel découvert, peuplée de nouveaux ennemis invisibles.