Fay ce que vouldras

Acheter un livre qu’on ne lira sans doute pas, en période de vache maigre. Pourquoi ?

Pour son luxe ? Pas de reliure de cuir, de tranche dorée, de signature antique, de patine quelconque.

Pour sa beauté d’objet ? C’est un livre, point. Bon papier, solide facture, pas d’embarras, de fantaisie, du blanc, du noir, et voilà. Un bon livre à l’ancienne, à ouvrir au coupe-papier, ça ne suffit pas.

Pour son iconographie ? Des schémas techniques, quelques reproductions. Non, vous dis-je. Ce n’est pas ça.

Un égarement passager ? Non, puisqu’on n’en regrette pas l’achat, puisqu’on se félicite encore de l’avoir effectué.

L’appétit d’un savoir inédit ? Les connaissances présentées sont obsolètes.

Sa rareté ? Les textes sont en lecture libre chez Gallica.

Son auteur ? Pas un livre de lui dans ma bibliothèque.

Bon, alors pourquoi ?

Parce que c’était lui, parce que c’était moi. Tous deux un peu incongrus dans ce premier salon de poésie où j’arrivais tout juste, avec ma casquette trop neuve d’ « éditrice ». Parce que l’éditeur de poésie qui proposait ce recueil de documents techniques et scientifiques ne justifiait pas son choix de le publier autrement que par les mots : « Hé hé ! Eh oui ! ». Pour sa malice, sous la longue barbe. Pour sa bienveillance aussi.

Parce que ça me disait :  Fay ce que vouldras.

Parce que ça commençait bien.

Inédits & documents, Charles Cros – Editions Jacques Brémond – 1997

Publicités

Walden et la taupe en terre cuite

A Monsieur N.

Ceci n’est pas une critique, mais une conversation.

On converse avec les livres comme avec les gens. Telle phrase, lancée à la volée, ne nous quittera jamais. Telle rencontre change le cours d’une vie. De telle autre on ne garde rien.

Dans son Walden, publié en 1854, Thoreau fait le récit d’une expérience de retrait. Pendant deux ans il se retire dans une cabane construite de ses propres mains. Il y mène une vie frugale et méditative. Le propos n’est pas neuf, il est on ne peut plus actuel : nous vivons encombrés de choses inutiles. Pour les acquérir, nous sacrifions le temps et l’énergie d’une vie, nous détournant de l’essentiel. De quoi avons-nous réellement besoin ? Il en fait la liste : Nourriture, Abri, Vêtements, Combustibles. Rien en dehors de ça.

Ah ! Si, tout de même, Thoreau le concède : livres, papier, encre lui sont également essentiels. Le temps qu’il gagne, il le consacre à l’étude. Parce que l’être humain n’a jamais vécu, ne vivra jamais seulement d’un feu, d’un morceau de viande et d’une peau arrachée à la bête, au champ de lin. Parce que sa tête n’est pas faite pour supporter une vie insensée.

L’expérience de Thoreau est indissociable du récit qu’il en fait. C’est une quête de sens philosophique et politique dont il sait qu’il rendra compte, la recherche d’une langue pour l’exprimer, sobre, exacte : « […] ce que j’attends pour ma part de chaque auteur, c’est avant tout – ou en fin de compte – un récit simple et sincère de sa propre vie, et non un vulgaire récit de ce qu’il a entendu de la vie d’autres hommes. J’attends le genre de récit qu’il enverrait à ses proches depuis une contrée lointaine. Car si cet homme a eu une vie sincère, il n’a pas pu la vivre ailleurs que dans un pays fort éloigné du mien. »

Est nécessaire, peut-être, tout objet, tout acte, qui vise à la conservation de la vie physique (la nourriture, l’abri), et de la vie psychique (la quête d’un sens, et j’ajouterais le sentiment du beau).

Ayant vécu à ma petite mesure le moment où, en temps limité, il faut choisir l’essentiel à emporter « sur son dos », j’ai constaté que le choix était facile. Mon instinct m’a fait attraper sans hésiter les quelques objets vitaux, livres fondateurs, petits cadeaux simples et forts d’êtres aimés, un ou deux objets d’art, de ceux qui vous nourrissent à les regarder.

Et puis cette brave taupe en terre cuite, assise pieds en avant, hilare comme un bouddha, les mains sur les yeux, spontanément attrapée au dernier moment. Ce petit objet m’a été du plus grand réconfort. Il ne m’avait été offert par personne, ce n’était pas un objet d’art, ni un objet de maison, il était dans le fatras des outils de jardin. Je ne le voyais presque jamais. Futilité fabriquée en série, achetée sans raison dans une jardinerie ordinaire, il est en bonne place chez moi désormais. Pourquoi ? Un sourire farceur, aperçu au bon moment. Une bonhomie. Une invitation à fermer les yeux peut-être, à se lancer dans la vie en confiance.

C’est ce que tout à coup, dans le feu du moment, je l’ai entendu me dire.

Nourriture, abri, vêtements, combustible, oui. Et aussi ces objets medium, notre faculté à les investir d’un pouvoir symbolique pour nous mettre en communication avec nous-mêmes, avec les autres. Tout le sens qu’on y déverse. Ces objets-là ne sont pas futiles. Tous les autres le sont.

Que faisons-nous d’autres, romanciers, que travailler à fabriquer inlassablement, retirés au fond de nos cabanes intérieures, le texte essentiel, celui qu’on emporte en traversant l’incendie.